Textes

Élise Bergamini et le fil du temps

Élise Bergamini représente, à travers ses dessins et broderies, le temps qui passe et son action sur le corps, des femmes en particulier.

Diplômée en 2004 de l’ESADTPM (École Supérieure d’Art et DesignToulon Provence Méditerranée), elle vit et travaille à Paris depuis une dizaine d’années. Elle a participé à plusieurs expositions collectives, à Paris, en province et en Italie. Son travail a également été mis en valeur dans des publications collectives et personnelles, des catalogues, revues et livres d’artiste.

La broderie est pour elle comme un héritage, transmis par sa grand-mère et son arrière-grand mère bretonnes. Elle a en effet hérité de leurs fils et a appréhendé la broderie comme une nouvelle façon de dessiner, d’inscrire un motif sur une surface. Elle utilise beaucoup le satin ou des tissus qui évoquent la peau, mais aussi quelques fois de vieux mouchoirs de famille, draps ou serviettes.

Aujourd’hui, le regard d’Élise Bergamini s’élargit. Son travail s’ouvre de plus en plus au monde dans le- quel le corps évolue, des insectes, des végétaux apparaissent. Tout un univers qui n’a pas fini de nous enchanter!

 

Christelle Doyelle - Éditrice chez Pyramid Editions, 2019

Cueillettes de l’instant

Au fil des saisons, j’observe, note, révèle ce que mon corps raconte et rencontre. Réactions sur l’épiderme, transformations de l’enveloppe, végétaux à la joliesse inspirante et petites bizarreries singulières qui m’interpellent sur d’autres corps, rêves de mes nuits et fruits de mes lectures je cueille et je recueille.

Au printemps, la nature s’éveille, bourgeonne, partout ce sont des explosions miniatures et silencieuses. Les pétales se superposent à ma peau dont la transparence révèle des veines comme prêtes à émerger. Les boutons d’or scintillent : merveille. Les oiseaux passent au dessus de ma tête, parfois y font une halte. Les martinets, de retour, réveillent mes oreilles par leur trilles. Ils sont revenus. Un poisson sort de l’eau. Sur l’abeille, je veille.

 

Rouge de l’été: rubis, cerise, framboise, vermeil, grenade. Chaudes cuisses. On s’habille de peu. On étouffe, je ralentis. Les joues rosissent, les épaules brunissent, le corps se tachette, attire toutes sortes d’insectes. Peau fragile, il faut rester dans l’ombre. L’eau goutte de mon corps. Se rafraîchir. Du trèfle en guise de poils sur les jambes.  Goûter le fruit sucré, se souvenir de l’odeur de l’amande fraichement détachée. Fermer les yeux. À chaque saison, retomber en enfance. 

Ça pousse, ça pique, ça perle, je récolte.

A l’automne encore des fruits, doux et acidulés, à la chair orangée. Des couleurs chaudes surprennent nos yeux, un peu de flamme avant le sombre hiver. La merlette collecte les dernières baies. Les cheveux et le sang tombent comme les feuilles. Les cycles tournent, poussés par le vent. Mitrailles d’eau. Il pleut sous ma jupe. Tout est en friche. Aspiré vers le bas comme un tronc dans la terre ferme.

 

L’hiver est bien là, qui picote, blesse, rougit les poings. Des flocons saupoudrent les cheveux et les cils. Le butin fond instantanément au creux de la main. De rares arbustes offrent la rondeur concentrée de leurs bijoux. On se pare. On se couvre. La merlette n’a plus de perles, elle doit maintenant retourner la terre froide et dure pour y trouver sa subsistance. Attendre. Attendre. Les corneilles sévères surveillent. .

Je cueille et je recueille.

Elise Bergamini

Iki Editions, collection Aka, 2018

Texte de Sylvain Sorgato à « Du miel coule de mes lèvres », Hôtel Élysées Mermoz, Paris

Pince-moi, je rêve

– T’es sûr que t’est pas une fiction?
- Mais non, attends, ferme les yeux et regarde : le sable crisse contre mes dents. Je l’entends. C’est pas très douloureux mais ça existe vraiment, et moi avec.
Tu vois, enfin, non : justement : tu ne le vois pas puisque c’est de ton propre corps dont il s’agit. C’est là-dedans que t’es. Tu ne peux jamais voir dans ton corps, seulement l’enveloppe, c’est-à-dire la surface. Et la surface c’est insatisfaisant. C’est pour ça que la télé et les affiches abrutissent : c’est que des surfaces. 
Pas plus que tu ne peux voir dans ton corps tu ne peux voir dans ta bouche : ce qui s’y passe avant que ça ne sorte. Les doigts sentent, mais ne voient pas alors la langue, tu parles!
Et puis c’est trop compliqué : techniquement on a du mal à séparer les muscles des nerfs, tout baigne, et il est difficile de dire avec précision où l’on est situé dans son propre corps. Des fois c’est culturel, pathologique, c’est sujet à changements.
Est-ce que je suis tantôt mon foie? Tantôt mon pouce? Sous l’ongle de mon pouce? Et mes dents de lait et ces menstruations elles sont quoi de moi? Qu’est-ce qui sépare vraiment une oreille d’un coude? Le cœur?
Reste le dessin, et le regard qui serait le fil entre un corps et un autre. La main aimable, le cerveau dans les yeux, à produire d’autres opaques qui eux aussi, auraient à dire de soi. 

La mésange elle s’en fiche. Elle titine, zinzibule et zinzinule sans l’avoir jamais su et prend le fil de ma main pour la branche qui lui convient.


Sylvain Sorgato - Artiste et commisaire, 2018

Venus Vesper

Pour Venus Vesper, trois œuvres délicates d'Elise Bergamini explorent une certaine géographie du corps féminin. Ce corps, qui est aussi le sien, est au coeur de son travail. Elle l'esquisse de quelques traits, le façonne de quelques points de broderie. Il habite et s'efface à la fois dans l'espace du papier du tissu, ou de la cire. "Plus que l'épiderme de la femme, l'épiderme du support devient l'espace", écrit Jean-Paul Gavart-Perret à ce sujet. Dessins, broderies, empreintes de cire font émerger les lignes comme autant de traces de signes, de vécus, d'émotions, de sensations. 

Le corps féminin représenté par Elise Bergamini est un corps morcelé, ici une chevelure, là une main, une bouche, un oeil, comme une attirance scopique, tandis que l'image baigne malgré tout dans une sorte de douceur organique, une atmosphère d'intimité presque amniotique.

Elise Bergamini parle probablement de la fragilité du corps, ce qui fait à la fois sa beauté et son inquiétude, allant de l'érotisme Instantané d'une bouche sensuelle figée dans la cire, à l'évocation aquarellée des quelques jours les plus intimes d'une femme. Car les deux cohabitent, coexistent, en la même femme. Différentes facettes d'une femme forcément Eros et Thanatos, de chair et de sang.

L'oeuvre d'Elise Bergamini se déploie donc comme une oeuvre à la fois dépouillée et incarnée, exhalant une poésie particulière, rejetant le spectaculaire, le sensationnel, sensible à une forme d'exigence de simplicité. Au travers de ses multiples productions l'artiste dessine l'histoire d'un corps, l'histoire c'est à dire sa temporalité. Ici et là, comme dans la série de broderies sur satin, insectes et végétaux apparaissent, indices, à la manière du symbolisme des natures mortes, de la temporalité et de la métamorphose, de l'éclosion du vivant à la dégénérescence.

Si le travail d'Elise Bergamini porte une dimension autobiographique, c'est qu'il est, écrit Myriam Métayer, " la projection de son vécu corporel. Et ce qu'Elise éprouve d'abord, c'est la finitude de sa propre chair".

Marie Deparis-Yafil - Critique d'art, commissaire d'exposition

Extrait du catalogue de l'exposition Venus Vesper à l'Atelier de Mitry-Mory, mars 2017

Les femmes fatales d'Elise Bergamini

Chez Elise Bergamini les femmes ont des cheveux mais pas forcément de tête. Elles ne manquent par pour autant d’esprit. Leur créatrice non plus. Elle s’amuse à ne jamais offrir le corps en totalité. Par cette acrobatie, elle suggère moins sa disparition que son manque. Le morcellement  permet de faire des mises au point sur la zone souhaitée et érogène et de mettre en valeur ce qui s’y passe.

 

Dessin, broderie, empreintes de cire rassemblent des traces qui sont les signes de sensations et d’émotions. Cette archéologie d’un savoir empirique permet d’inscrire le corps dans le temps tout en laissant une part à l’anomalie, à la fragilité et à la maladresse. Plus besoin de couples, d’attelages, la femme seule est émissaire.

 

Son corps isolé dans l’espace tient à distance les monstres, la terre et le ciel. Le corps est un  atelier. Ce que le geste d’un corps dessiné suggère permet de réenchanter le monde en pièces détachées. Juste l’essentiel est pris au piège et isolé en ce qui tient d’un espace aussi érotique que mental. Il ne faut chercher à savoir où cela mène, il suffit de glisser dans le temps. La créatrice en décline la joie sans cause et la détresse sans raisons.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

« Elle était de passage », Médiathèque Edmond Rostand, Paris, 17 mai – 11 juin 2016.

Elise Bergamini se suit à la trace.

Nombre de processus organiques, d’émotions, de particules sécrétées, d’automatismes anatomiques sont enregistrés par l’artiste. Quotidiennement, elle constitue les archives de son propre corps.

Elle décortique ainsi sa mécanique corporelle, celle d’une femme en proie aux rythmes et  perturbations liés aux cycles menstruels. L’impact du temps se fait ressentir à travers l’affaissement de la chair, l’accroissement des ongles, la pousse des poils,  les sécrétions multiples. Par le dessin, elle extrapole les effets du temps sur ces phénomènes naturels jusqu’à offrir des cheveux pour cils à une fillette. En contrariant la logique, elle nous plonge dans un univers fantasmé et poétique.

Aux antipodes de la pudeur,  les empreintes de cire (les instantanés en boîte, 2013) d’Elise Bergamini nous obligent à observer son corps. Morcelé et épinglé, il en devient dérangeant et questionne par là même notre rapport à l’organique.

Alors que les sujets d’Elise Bergamini n’occupent qu’une petite place dans l’espace de la feuille,  le vide qui les entoure participe d’une atmosphère évanescente et constitue un espace de projection pour le spectateur.

Décadrés, décontextualisés, privés de tête, de jambes, de bustes, les protagonistes des dessins d’Elise Bergamini  nous  invitent à leur imaginer une histoire.

E.B travaille également le plâtre, la cire, le papier, le tissu, le fil (pour son travail de broderie). Elle pratique aussi la performance vidéo (la série « Cycle ») pour témoigner des expériences de son propre corps et interroger l’intime au plus près d’elle même.

 

 

Orianne Beguermont et Maryline Robalo,

Galerie PapelArt, février 2013

On pourrait facilement passer à côté du travail d’Elise Bergamini sans le voir, non par un manque de qualité, mais plutôt par un excès de modestie et d’intimité. Pendant la période de la FIAC (ne pouvant m’éloigner loin du Palais de Tokyo, bonjour les amis !), je suis allée à SLICK, notamment pour voir l’exposition « identité de genre ». Je cherchais le dessin de Catherine Viollet, fragile travail en équilibre entre la figuration et le plaisir juste de la pureté de la ligne et me voila en arrêt devant le dessin d’Elise. Une Elise rencontrée, la même semaine, au rayon des livres d’art contemporain de la librairie du musée Pompidou.

Je me souviens alors de m’être rongée les ongles devant son dessin Nails et devant quelques autres, d’avoir eu envie de plier ma jambe droite dans un geste de gymnaste non maîtrisé ou de faire une tresse à mes cheveux trop courts. Without spleen, dessin d’Elise exécuté en 2006, répond tout autant à ce désir inexpliqué de voir mon estomac pour « me payer la tête » de cet organe qui me mène parfois la vie dure tout en m’autorisant d’excessifs plaisirs gastronomiques ou éthyliques. Elise comble ce désir par cet autoportrait de son abdomen mieux qu’une radiographie pourrait le faire, sans chichi ni trompette. L’obscénité de notre intimité partant en morceaux devient instant poétique sous le crayon d’Elise. Le banal devient dessin sans passer par le bizarre comme le confort de l’intimité du Hammam de femmes où la gommage de peau est geste simple du quotidien mais aussi magnifié dans une idée de purification.

Je ne puis l’exprimer aussi bien que Myriam dans son texte par rapport à des références de l’histoire de l’art mais mon corps par sa finitude m’a fait comprendre toute la complexité des œuvres de cette artiste. Elise montre l’immontrable que l’on exhibe chaque jour inconsciemment, ces petits riens, signe du temps qui passe, les poils et les ongles qui repoussent, une ride qui se creuse, un sein qui tombe. Elle me rappelle aussi les artistes japonais que j’ai découverts ces dernières années qui montrent la perfection d’un instant de vie dans l’imperfection de la forme, le vieillissement des choses, la fragilité de la vie même comme ce fil de laine qui se défile ou ce nez qui coule dans les dessins d’Elise.

Je remercie les Amis du Palais de Tokyo pour cette deuxième possibilité qui est offerte de présenter un deuxième artiste, mon coup de foudre de ces dernières semaines : un bouton qui gratte, un cheveu dans l’œil, un dessin d’Elise dans ma chambre.

Elise Bergamini – une femme comme je les aime. Avec des gestes de femme et des dessins d’artiste.

Sophie Cavaliero, 2011

Des traces du corps à la perception de l’être

Un autoportrait anatomique, ou l’absence révélée

 

Une feuille de papier aux dimensions modestes. Traits acérés. Du cerne noir hachuré émerge une figure. Quelques instants pour réaliser : nous voyons là l’intérieur d’un abdomen. La synthèse recherchée n’enlève rien à l’exactitude organique. Foie, estomac, intestin grêle, colon, appendice et rectum : chaque viscère est représenté avec justesse. Une zone plus sombre interpelle cependant. Qui connait le corps humain y verra un manque. La rate est absente. 

 

Voici l’autoportrait anatomique d’Elise Bergamini.

 

Double paradoxe. Représentant ses organes internes, l’artiste expose le corps non-visible. Matérialisant le lieu de l’ablation, elle révèle son intimité la plus propre. Elle offre une image conceptualisée  et instinctive, procédant à la fois de l’intellect et du sensible. Nul pathos. Elise ne semble pas regretter sa rate. Sans « spleen » – traduisons sans « rate » et sans « mélancolie » –, elle constate l’absence. C’est dans ce qui n’est plus que réside l’identité physique.

 

 Temporalité du corps : objectivation d’un symptôme

 

 Elise Bergamini dit utiliser son corps comme « un terrain foisonnant et empirique ». Elle fait de ses œuvres la projection de son vécu corporel. Et ce qu’Elise éprouve d’abord c’est la finitude de sa propre chair. Dans Without spleen l’ablation de la rate implique un acte chirurgical. Or il ne s’agit là que d’un phénomène contingent. Si la mort fait événement, la disparition du corps se prépare dans le temps. Chaque jour l’organisme vieillit. Chaque jour il se délite. Poils, cheveux, cuticules et lambeaux de peau tombent, s’éparpillent et deviennent poussières : dégradation quotidienne quasi imperceptible. Dès 2002, Elise entreprend de récolter ces fragments déchus de son corps. Elle entremêle, agglomère, coud. La matière dispersive devient femme, poule ou forme énigmatique. Un ensemble que l’artiste nomme Parures pour rendre hommage à la préciosité troublante de ces objets devenus désormais la nouvelle incarnation des rebuts de l’enveloppe charnelle.

 

Dans la série intitulée Cycle (2004), Elise observe en temps réel la production de la salive et des larmes, le passage de l’air dans les narines. Elle filme les témoignages de l’inexorable fuite du temps. L’artiste entreprend par la suite les Instantanés. A l’aide de cire chaude, elle relève minutieusement les moindres altérations de son épiderme. Le regard se focalise sur une ride, parfois une cicatrice ou bien un kyste. Elle moule aussi des zones homogènes tels que la bouche, le nez et les joues, les seins ou bien encore le nombril. En imprimant sa chair dans la cire, elle offre à son corps une matérialité nouvelle, figée dans le temps. Mais exposés ensemble, les Instantanés composent un corps morcelé. Leur présence simultanée affirme paradoxalement l’éclatement organique et temporel. Parfois, l’artiste multiplie les empreintes d’un même membre. Corps plusieurs fois présent, et pourtant tellement absent puisqu’il n’est pas donné à voir dans sa totalité. On pense aux moulages issus des collections médicales du XIXe siècle, âge d’or de l’anatomie. Il y va de la précision et de l’acuité d’un regard sans concession. Les lambeaux de cire sont tels des lambeaux de peau. Comme les Parures et les vidéos de Cycle, les Instantanés se donnent comme le prolongement du corps de l’artiste. Mais chacune de ces séries propose une interprétation spécifique des rapports entre l’organique et le temporel. Condensés dans les Parures, les indices jusqu’alors dispersés de la dégradation quotidienne du corps redeviennent forme. Inversement, avec les Instantanés c’est la forme dans son unité plastique et sa cohésion temporelle qui est anéantie.

 

Avec le dessin, Elise se laisse aller à toutes les expérimentations corporelles. Elle morcelle, fractionne, segmente. Bras, mains, jambes, pieds, visages, oreilles : pièce par pièce, elle démonte le corps. Mais rien de morbide dans ces images. Elise n’aime pas l’exubérance de la chair. Elle coupe mais tranche net. La partie sectionnée est quelquefois rehaussée de rouge – rare concession faite à la couleur. Ici, un profil au lobe de l’oreille coupé. Là, une main à l’annulaire amputé. Le sang ne coule pas. La plaie à vif ne fait pas souffrir. Elle est ornement au même titre qu’un ongle vernis (Untitled, 12 x 21 cm, 2011).

Face à cette débauche de membres sectionnés le système pileux pousse sans limite. Les poils envahissent les mains et les jambes (Poor Mary, 12 x 21 cm, 2011, série What is the problem, 8). Les cheveux enferment les visages dans une masse opaque (Untitled, 17 x 24 cm, 2010, série So strange, 6) et les sourcils croissent inconsidérément (Untitled, 8 x 12 cm, 2010, série What is the problem, 6). En représentant ces phénomènes, Elise ne traite pas le corps pour lui-même. Ce qui l’intéresse c’est la matérialisation du temps par les données physiques. En tranchant ou allongeant certains membres ou certains organes, elle récréé les multiples façons de vivre l’instant et la durée lesquels, selon les situations, seront ressentis comme des temps condensés, distordus ou bien encore distendus.   

Dans d’autres dessins, les membres subissent des dégénérescences : bosses (Poor Mary, 2010), gonflements, boursouflures  jusqu’à l’atrophie parfois (Untitled, 12 x 21 cm, 2011, série What is the problem, 9). Les cellules du corps se développent de façon brutale et inconsidérée. Même les petits gestes du quotidien, ceux que nous faisons spontanément sans y penser, deviennent les symptômes d’un corps affranchi du sujet qui l’habite. La série The routine montre de petites bonnes femmes qui se grattent, s’arrachent les poils et se coupent les ongles dans la vaine tentative de maîtriser les caprices de leur enveloppe charnelle. Elise montre que le contrôle du corps se révèle bien souvent difficile. D’ailleurs pour elle il n’y a pas à agir contre celui-ci. L’artiste refuse l’esthétisation. Ce serait reconnaître le corps comme une entité stable. Or, le souvenir de nos blessures et de nos maux s’inscrit à jamais dans notre organisme. L’anomalie fait partie de la vie. C’est à la fois la force et la vulnérabilité de l’être ; c’est son identité même. En ce sens, l’artiste semble faire sienne la question posée par Georges Didi-Huberman :

 

« Ne faut-il pas convenir, au-delà du portrait classique, que le testicule hypertrophié ne représente pas moins son donateur qu’une verrue minutieusement imitée sur un visage ? Que les traits de son mal n’individualisent pas moins un sujet que les traits de son visage ? ».

 

Georges Didi-Huberman évoque les ex-voto, ces offrandes qui sous une forme anatomique – celle du membre à guérir – portent les espoirs de rémission de leur donateur. Le thème de l’ex-voto est aussi un sujet d’inspiration pour Elise. Déjà les Instantanés pouvaient évoquer chez le spectateur le souvenir de ces représentations organiques accrochées en abondance autour des statues de cultes. En 2010, elle exécute ses propres Ex-voto. La série est constituée de motifs anatomiques en toile de jute brodée. Elle est directement inspirée de plaquettes métalliques fabriquées en Espagne. L’artiste opère un double transfert. En choisissant la toile comme support, elle évacue toute référence au votif. Elle substitue à son corps, jusqu’alors matière de son œuvre, un ensemble de représentations schématiques. Cette jambe, ce nez et ce bras brodés apparaissent alors comme les pendants inaltérables des Instantanés, puisque seule l’image peut survivre à la vulnérabilité du corps vivant. 

 

Pour Elise, la pathologie n’est pas un mal ni une souffrance. Elle est le signe objectif de l’agissement du temps sur l’individu. Mais les données anatomiques et le relevé minutieux des changements physiologiques ne peuvent prétendre à eux seuls définir la corporéité. Car l’être ne peut se réduire à la chair.

 

 Le langage et l’espace comme perceptions de l’être

 

 Regardons ce dessin : un personnage masculin tire la langue qu’un chat tente visiblement d’attraper. L’homme et l’animal se font face. Le premier, les genoux repliés, s’assujetti au petit félin qui tend la patte, impérial sur son tabouret. L’image incongrue fait sourire. Elle s’inspire d’un proverbe : donner sa langue au chat. Cependant elle ne l’illustre pas. C’est la disjonction sémantique entre l’oral et le graphique qui intéresse l’artiste. Par le biais du dessin, Elise ramène le proverbe à son premier niveau de sens. Elle nous renvoie aux subversions des mots de l’esprit et nous rappelle que le corps constitue avant toute autre chose l’immédiatement visible. C’est l’organisme qui rend saisissable l’identité psychique. En cela Elise s’inscrit dans la lignée de ces artistes femmes, telle Kiki Smith, qui ont fait du corps et de sa relation à l’inconscient la matière même de leurs œuvres.

 

Comment représenter notre état intérieur ? L’humain serait plutôt condamné à ne faire que le percevoir. Face à ce constat, Elise rapporte les sensations de son propre vécu. Voilà pourquoi le corps n’est pas l’acteur exclusif de ses œuvres. L’espace en effet joue un rôle primordial. Les zones vierges des supports font partie intégrante des dessins et broderies. L’artiste excentre les figures. Elle joue aussi sur les décalages d’échelles comme dans The routine où la petitesse des figures contraste avec l’espace vide autour d’elles. Les personnages et les membres découpés flottent et lévitent dans un environnement immatériel. Ailleurs le corps se dérobe comme dans Droite dans ses bottes où la femme n’a ni tête ni épaules. Pas de coupure nette cette fois. Le haut du corps s’évanouit dans l’espace.

Dans Untitled, Elise ne retient plus que la chevelure. Pourtant le blanc de la feuille stimule la rétine du spectateur. Ce dernier ne peut s’empêcher de faire un effort de reconstruction des traits de la figure. Ce visage, Elise l’a bien vu. Par le dessin, elle en fixe la rémanence visuelle avant que son souvenir ne s’estompe totalement. L’espace est alors conçu comme le prolongement du corps. Il est le lieu des émotions et des expériences vécues ; le lieu de la conscience d’être au monde.  

 

 Un vampire … pour conclure

 

 

Voici une jeune femme. La contorsion de la main et son traitement quelque peu schématique contrastent avec la délicatesse du visage au tracé plus souple. Les deux parties sont-elle du même corps ? L’artiste laisse le doute. Réunion et séparation pensées dans le même temps et dans le même espace.

Des rehauts de rouge parsèment l’image. On parcourt des yeux les dégradés de ton harmonieux : vermillon des ongles, éclat léger des lèvres, carnation discrète des joues. Puis le regard s’arrête : deux taches plus foncées détonnent sur le cou évanescent. Un vampire a mordu et les doigts frôlent les plaies. Celles-ci ont quelque chose de sensuel ; une charge érotique qui s’accorde à l’artifice des ongles et à la pulpe des lèvres. Mais ces taches symbolisent aussi la mort qui s’immisce par le sang.

Figure de l’étrangeté et de l’altérité, cette image convoque tous les thèmes chers à Elise. Enveloppe charnelle dépourvue d’âme, le vampire abolit le dualisme entre le corps et l’esprit. En lui, les forces vitales et les forces morbides s’anéantissent. La jeune fille que nous voyons là n’est pas tout à fait. Elle éprouve la transformation physiologique et psychique dont les morsures sont les symptômes. Elle détourne le regard. Elle est désormais ailleurs. Déjà elle devient étrangère au spectateur qui la regarde, comme à elle-même. L’unité de ce corps et la stabilité de cet être ne sont que chimères. Qu’il s’inspire d’un souvenir lointain ou bien qu’il rende compte de la difficile perception de la réalité présente, ce portrait nous renvoie surtout à nos propres manques. Il nous rappelle que l’appréhension du monde extérieur n’est jamais totale ou globalisante. Car l’humain réunit un corps et un être qui s’affirment et se reconnaissent dans la faille, la perte et l’absence.

 

 

Myriam Metayer - Historienne de l'art, 2011 

 

Georges Didi-Huberman, Ex-voto : Images, organe, temps, Paris, Bayard, 2006, p. 57.

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